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Page 115

Projets de marché et représentations locales du travail à Wallis, en Polynésie occidentale

Paul VAN DER GRIJP

université des Sciences et Techniques, Lille I

Des mots comme « travail » , « travailler » et « travailleurs » ont des significations différentes selon les périodes historiques et les cultures. Les anciens Grecs, par exemple, n’avaient pas de terme pour désigner le travail en général, mais utilisaient ponos pour « activité douloureuse » et ergon pour « tâche » dans les domaines de l’agriculture et de la guerre. Ils utilisaient des verbes comme poein pour « faire » et prattein pour « agir » (cf. le concept moderne de praxis). En Chine ancienne et médiévale, pour prendre un autre exemple, lao était le mot désignant à la fois le travail intellectuel et le travail manuel de la classe au pouvoir et de celle des paysans-guerriers. Comme en Grèce ancienne, les paysans chinois étaient aussi des guerriers, mais ils ne vivaient pas dans les cités et n’avaient pas des droits de citoyen. Tous ces types de travail (lao) étaient intensifs et durs, mais honorables. En contraste avec lao, le mot chinois ch’in indiquait à la fois le travail des artisans et celui des marchands, et présupposait une aptitude et de la patience pour créer des biens artificiels, ce qui n’était pas considéré comme particulièrement méritoire. Toutes les activités féminines appartenaient à la catégorie ch’in et étaient donc sans mérite ou honneur particulier 1 . Dans la société contemporaine de Wallis, qui est l’objet de cette contribution, les Wallisiens opèrent une distinction entre le travail masculin et le travail féminin en termes de gaue a te tagata et gaue a te fafine ou, plus court, gaue fakatagata et gaue fakafafine. La tâche principale des hommes wallisiens est la production de nourriture, sous forme de tubercules, de cochons et de denrées de la mer (poissons), tandis que les femmes produisent du tapa (tissu d’écorce) et des nattes. En plus, certains hommes s’engagent dans la politique (la chefferie), tandis que la plupart des femmes adultes donnent naissance aux enfants, prennent soin de ceux-ci et du ménage. Depuis un siècle et demi, les guerres (locales) appartiennent au passé, ou sont transformées dans l’exécution de danses guerrières accompagnées de chansons dans lesquelles la masculinité est exprimée de façon dramatique. Les hommes et les femmes sont tous impliqués dans des circuits de dons formels et informels, quoique les présentations de dons et les discours les plus formels, le plus souvent autour d’un bol de kava (un tano’a), soient exécutés par des hommes. Dans cette contribution, j’essaie de comprendre pourquoi les tentatives d’implantation d’un marché central à Wallis se sont toutes soldées par un échec, ma réponse faisant appel aux représentations indigènes du travail 2 .

1. M. Godelier, Work and its Representations : A Research Proposal. 2. Mon matériel est basé sur deux terrains ethnologiques en 1988-1989 et 2000-2001 (observation participante, entretiens semi-ouverts, méthode généalogique et biographique, études de cas), financés par l’Académie royale des sciences des Pays-Bas (KNAW) et le CNRS respectivement.

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